Journal d'Antoine. session un, jeudi le 27 août 2015

Quatre de mes amis ont disparu en avril dernier, alors qu’ils tournaient un documentaire étudiant sur l’histoire criminelle — pour ne pas dire sanglante — de Sainte-Dorothée-des-Martyrs. Il s’agit de Martin Veilleux, Pitsémine Sioui, Jean-Michel Donohoe et Jacquelin Beauregard.

Pendant les deux mois qui suivirent leur disparition, je ne me suis pas trop inquiété. Une enquête policière avait été ouverte, et nous pensions que cela suffirait. L’été passa, lourd et silencieux, sans que rien ne bouge.

Au retour de Barnabé, revenu de Dijon à la fin de l’été, j’ai réalisé que l’affaire stagnait, et que nous devions nous interroger nous-mêmes. Comme je travaillais avec Iasmine Bouzah, professeure en études anciennes — un complément aux études de cinéma de Jean-Michel — je l’ai interrogée sur le projet final de Jean-Michel et de Martin.

Le documentaire portait sur Sainte-Dorothée-des-Martyrs, petite communauté de quelques milliers d’âmes non loin de Chicoutimi, où le passé semblait toujours chargé d’une violence latente. Il y était question de l’explosion d’un camion à la polyvalente Adrien-Arcand en 2011, qui avait tué près de cinquante personnes et en avait blessé plus de cent cinquante autres. L’auteur présumé, Francis Francoeur, s’inspirait des événements de Columbine — mais il semblait que quelque chose de plus ancien, de plus sombre, se cachait derrière cette tragédie.

D’autres meurtres avaient eu lieu entre 1981 et 1986 : cinq assassinats et une tentative. Toutes les victimes avaient seize ans, trois garçons et trois filles (une seule survivante). Au centre de ce sanglant récit se trouvait Sylvain Rochon, décédé en 2020 à l’Institut Philippe-Pinel.

La ville semblait sous l’influence d’une force étrange. Un groupe de motards, les Khaos Ryders, avait déjà terrorisé nos amis lors du tournage. Plus ancien encore était le souvenir d’un fondateur présumé de la communauté, Obadiah Woodlick, un sorcier supposé venu de Nouvelle-Angleterre. Cette information provenait d’un livre ancien, Contes et légendes oubliés du Saguenay–Lac-Saint-Jean, toujours en possession de Pitsémine.

Le 26 août, le père de Martin, Martial Veilleux, ancien policier à la carrure solide, vint nous voir à notre résidence du chemin Saint-Thomas. Il nous remit un DVD gravé par Martin, accompagné d’une note manuscrite portant nos noms. La famille souhaitait que nous enquêtions sur Sainte-Dorothée. Martin avait confiance en nous et croyait que nous étions les seuls capables de comprendre ce que la police semblait ignorer.

Plusieurs détails troublaient déjà ma raison : certaines séquences filmées par Martin portaient des dates postérieures à la disparition de nos amis. Une anomalie que le chef de police, M. Paradis, devrait un jour expliquer.

J’appris également que Pitsémine avait été admise au centre hospitalier de la communauté. Un appel de Pierre révéla qu’elle avait quitté l’établissement seulement une semaine auparavant, autour du 20 août — un séjour anormalement long. Son médecin, le Dr Jean-Michel Lockley, était en vacances.

Pierre, s’étant renseigné auprès de la location de matériel de tournage de l’UQAC, apprit que tout ce qui avait été filmé était inutilisable. Neige à perte de vue. Pourtant, il croyait y avoir perçu un visage qui l’observait. Il imputa cette vision à la fatigue, mais moi, je ne pus m’empêcher de frissonner.

Barnabé se rendit au local de pratique de Jacky Boy pour comprendre les jours qui avaient précédé sa disparition. Dan Brisson était absent, mais Greg Cyr était présent dans le local exigu près du terminus d’autobus. Tout semblait inhabituel : Eternal Sickness préparait son démo et une tournée régionale avait été improvisée. Étrangement, un concert devait avoir lieu à Sainte-Dorothée. Greg nous proposa de nous embarquer dans Betty, sa fourgonnette, et de nous faire passer pour des roadies, afin de justifier notre présence sur place.

Enfin, grâce à un appel de Kevin, nous pûmes accéder à l’appartement de Martin, pourtant toujours scellé par la police et barré de bandes jaunes visibles.

C’est là, dans la cuisine, que je vis l’indicible : de longues ailes frappant violemment la fenêtre. Une créature au corps osseux et chitineux, aberration oscillant entre insecte géant et cadavre ailé. Ses ailes membraneuses battaient l’air dans un froissement sec et malsain, tandis que ses membres démesurés, armés de griffes crochues, cherchaient une prise. Sa tête — crâne étiré, mâchoire hérissée de crocs irréguliers, yeux globuleux — révélait une intelligence froide et étrangère, portée par une peau grisâtre, sèche, dépourvue de toute chaleur vitale.

Et je compris alors que ce que Martin avait filmé…
nous observait encore.